BESENVAL Maxime, SciencesPo Paris - Centre de Sociologie des Organisations

Titre : Travail fragmenté, travail vulnérable : les scénaristes de dessin animé

Mots clés : scénariste ; auteur ; dessin animé ; travail créatif ; précarité

Résumé : Cette contribution propose d’interroger les racines et les effets des formes de vulnérabilité professionnelle propres au travail auctorial, chez les scénaristes de l’industrie du dessin animé. S’il semble pertinent d’adopter ce vocabulaire plutôt que celui de la précarité ou de la souffrance, c’est que les facteurs de fragilisation du rapport au travail sont ici pluriels et intriqués. Cette vulnérabilité est, d’abord, intimement liée à une contractualisation « à la tâche », forme d’indépendance qui n’est pas sans conséquence. Pour nombre d’entre eux (compte tenu de la structure pyramidale de ce marché de l’emploi), l’incertitude sur l’avenir fait office de norme : engagements productifs à très court terme, absence de couverture des risques (chômage, maladie), isolement, reconnaissance des qualifications problématiques, etc. En cela, le travail auctorial peut être rapproché des nouveaux régimes précarisés émergeant massivement aux marges du salariat (Abdelnour, 2017), et préfigure le mouvement contemporain de désindexation de la sécurité sur l’emploi (Zimmermann, 2014). Cette fragilité (dont l’explosion des maladies psychosociales dans la profession donne un indice) prend également racine en plein cœur de l’activité. Sans autorité créative (le scénariste peut être débarqué à chaque étape de l’écriture du texte) dans un processus d’écriture distribué et itératif, ils réalisent un travail d’interface afin de faire coexister les horizons normatifs de tous les autres acteurs du processus, tout en étant contraint de conserver un investissement affectif fort dans l’activité. La répétition des expériences d’absence de débat sur la qualité du travail peut alors finir par dévitaliser l’action (Clot, 2010, p.58 ; Dejours, 2016), et fragiliser la possibilité de se reconnaître dans son travail. La vulnérabilité est ainsi liée à la fragmentation du travail, dont les différentes dimensions se répondent. Elle est, en outre, intriquée à des facteurs sociaux et structurels, générant une inégale exposition à la fragilité, en particulier pour les femmes. Loin d’être passifs, cependant, les scénaristes œuvrent pour se prémunir de cette vulnérabilité. Nous présenterons l’une de leur stratégie : la recréation de collectifs informels, qui permet tout à la fois de lutter contre l’incertitude en collectivisant les risques, mais aussi de lutter contre la déconsidération de l’activité (densification des opportunités d’emploi, modulation collective des charges de travail, rempart à l’isolement, création d’un espace sécurisant d’échanges productifs, etc.). Notre analyse s’appuiera sur une enquête de terrain menée de novembre 2018 à janvier 2020. Elle comprend un volet qualitatif (36 entretiens semi-directifs réalisés avec des scénaristes et d’autres acteurs de cet écosystème productif ; analyse de traces scripturales du travail), et un volet quantitatif (données SACD portant sur l’intégralité des contrats passés par les scénaristes d’animation sur la période 2009-2017).