BOULET Elsa, Université Lyon 2 & EHESS - Centre Max Weber & Iris

Titre : Des femmes vulnérables ? La grossesse en milieu de travail, entre enjeux de santé et discriminations

Mots clés : santé au travail ; risques ; emploi ; droit ; genre

Résumé : Cette communication interroge le traitement de la grossesse en milieu de travail, à partir d’une enquête de terrain par entretiens auprès de femmes enceintes, résidant et travaillant en région Île-de-France (2014-2017). La vulnérabilité supposée des femmes enceintes justifie des mesures spécifiques dites protectrices, mais la grossesse semble en même temps rendre les salariées vulnérables aux discriminations. Comment comprendre cette tension entre protection et vulnérabilité, à l’intersection des enjeux de santé et d’organisation du travail ? En France, la grossesse est légalement encadrée comme un état de vulnérabilité qui justifie des mesures spécifiques à destination des salariées enceintes : droit à absence pour les consultations médicales, réduction du temps de travail dans certains accords de branche ou d’entreprise, aménagements du poste de travail, évitement de certains risques physiques (travail de nuit, exposition à des substances chimiques, etc.). Or mon enquête montre que ces droits des salariées enceintes ne sont que partiellement effectifs, à la fois parce que les employeurs ne les mettent pas en œuvre et parce que les femmes elles-mêmes ne les font pas valoir. Nous verrons dans un premier temps que l’annonce de l’état de grossesse sur le lieu de travail expose les salariées à diverses formes de sanction, allant de remarques désobligeantes à la rupture du contrat en passant par une déqualification temporaire. Si ces sanctions ne sont pas systématiques, elles sont tout de même anticipées par les salariées qui cherchent à minimiser la visibilité de leur grossesse et renoncent ainsi à bénéficier de certaines mesures, notamment concernant le temps de travail. Nous analyserons ensuite la manière dont les grossesses sont « ignorées » dans l’espace du travail salarié : l’organisation du travail prend peu en compte l’état et les besoins spécifiques des femmes enceintes, et ces dernières se retrouvent à bricoler à la marge pour préserver leur état de santé. Ces matériaux amènent ainsi à questionner la manière dont la vulnérabilité des salariées enceintes est construite dans une dynamique circulaire : les discriminations subies par les femmes enceintes les amènent à renoncer à certains droits en matière de protection de la santé, ce qui, cumulé au peu de prise en compte des grossesses de la part des employeurs, peut amener à une dégradation de l’état de santé et/ou à un arrêt de l’activité salariée, fragilisant ainsi la trajectoire professionnelle des femmes.