FLÉCHER Marion, PSL Paris Sciences et Lettres, Université Paris-Dauphine, CNRS UMR 7170 - IRISSO

Titre : Management et organisation du travail dans les start-up, entre dépassement et renouvellement des formes de vulnérabilités au travail

Mots clés : autonomie ; responsabilités ; sale boulot ; qualification ; reconnaissance ; genre

Résumé : Dans un contexte de mutation technologique et de profonde transformation des système productifs, le développement des start-up, que l’on peut définir comme de jeunes entreprises innovantes à forte perspective de croissance, semblent ouvrir la perspective d’un renouvellement des modes de mise au travail des salarié·e·s. Créées par des fondateurs et fondatrices qui cherchent à s’affranchir du salariat et du modèle de la grande entreprise (Flécher 2019a), ces entreprises portent avec elles la promesse d’un nouveau monde de l’entreprise et du travail, où les relations hiérarchiques seraient plus horizontales et l’organisation du travail plus flexible (Flécher 2019b). En mettant l’accent sur l’autonomie et la responsabilité au travail des salariés, les modes de management déployés dans les start-up peuvent pourtant être facteurs de « stress » (Loriol et Sall 2014) et d’une certaine « usure au travail » (Cottereau 1983), poussant les travailleurs à s’investir toujours plus dans leur travail. Cette communication vise alors à interroger empiriquement l’idéal organisationnel et managérial porté par ces entreprises, qui se voudraient plus égalitaires, plus horizontales et moins contraignantes que les grandes entreprises classiques. Nous nous appuierons pour cela sur le cas emblématique d’une start-up parisienne en pleine croissance, dans laquelle j’ai réalisé une enquête ethnographique pendant quatre mois et interrogé 45 salariés. Après avoir mis en évidence les dispositifs managériaux et les formes d’engagement au travail sur lesquels repose le modèle des start-up, nous montrerons que tous les salariés ne sont pas égaux face à ces « nouvelles exigences du travail contemporain » (Ughetto 2007), notamment en fonction de leurs caractéristiques sociales et des ressources dont ils disposent pour y faire face. D’une part, la division du travail au sein de ces entreprises tend à produire une forte segmentation professionnelle entre les travailleurs du code informatique, plus souvent des hommes, dont les modes de management, emblématiques de la cité par projet (Boltanski et Chiapello 1999), garantissent une plus grande flexibilité dans le cadre de travail, et les employé·e·s du service client, plus souvent des femmes, dont le contenu et les modes d’organisation du travail s’apparentent davantage à ce qui a pu être observé dans l’industrie du service. D’autre part, cette division du travail, selon laquelle se distribue le « sale boulot » (Hughes 1956) et se justifient des modes de reconnaissance et de rémunération différenciées, suit une logique de genre et de qualification qui place certains salariés dans une position de prestige, tandis que d’autres se trouvent dans une position de plus forte vulnérabilité, tant au sein de l’organisation qu’à l’égard de leur travail et de leur emploi. Ainsi, loin de s’en affranchir, ce modèle d’entreprise serait facteur de nouvelles formes de vulnérabilités au travail.

Bibliographie indicative :

Boltanski, Luc, et Eve Chiapello. 1999. Le nouvel esprit du capitalisme. Gallimard. NRF Essais. Paris.

Cottereau, Alain. 1983. « Usure au travail, destins masculins et destins féminins dans les cultures ouvrières, en France, au XIXe siècle ». Le Mouvement social, no 124: 71‑112. https://doi.org/10.2307/3777975.

Flécher, Marion. 2019a. « Des inégalités d’accès aux inégalités de succès : enquête sur les fondateurs et fondatrices de start-up ». Travail et emploi 159 (3): 39‑68.

Flécher, Marion. 2019b. « Les start-ups, des entreprises « cools » et pacifiées ? Formes et gestion des tensions dans des entreprises en croissance ». La Nouvelle Revue du Travail, no 15.

Hughes, Everett C. 1956. « Social Role and the Division of Labor ». The Midwest Sociologist 18 (2): 3‑7.

Loriol, Marc, et Deede Sall. 2014. « La Gestion Du Stress Dans Les TPE ». La Revue Des Conditions de Travail 1 (1): 56‑63. https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01097281.

Ughetto, Pascal. 2007. Faire face aux exigences du travail contemporain: Conditions du travail et management. Lyon: ANACT.