KOUAO Hyppolyte, Université de Bordeaux - Centre Emile Durkheim (UMR 5116)

Titre : “Mamadou au pays des merveilles” ? Tribulations et vulnérabilisations des travailleurs subsahariens d’hier, aujourd’hui à la retraite en France

Mots clés : vulnérabilisation ; valeur travail ; prisons douces ; retraités subsahariens

Résumé : La migration est avant tout un projet qui peut prendre deux versants principaux : une perspective dominante de conservation où exprimer le souhait de garder ses « conditions d’existence » intactes est primordial et une perspective dominante de conquête dans laquelle la maitrise de son avenir répond à des plans de vie optimaux et voulus (Mercure, 2005) : c’est le premier acte de la vulnérabilisation. En effet, si les faits sous-jacents l’érection du projet migratoire sont consécutifs à la potentialité d’un être ou d’une chose de se trouver dégradé (Soulet 2005), migrer semble en être frappé de ce sceau. L’histoire rend compte de ces formes de migrations maghrébines et subsahariennes en France, que l’alibi du travail semblait justifier (Sayad et al. 2001). Toutefois, au lieu de produire l’effet escompté, ce travail va les enfermer dans un « un habitacle dur comme l’acier », un « habitacle de la servitude des temps futurs » (Duran 2014, p.5) : c’est le second acte de la vulnérabilisation. Dès lors se pose la question de savoir : Comment à partir d’une représentation de la valeur travail, pour laquelle certains ont fondé l’espoir d’une vie nouvelle sur des représentations de l’avenir, assiste-t-on à une vulnérabilisation de la trajectoire professionnelle, mais aussi de la vie à la retraite ? Menée entre 2017 et 2019, cette étude exploite des matériaux variés collationnés en plusieurs temps : entretiens biographiques, observations et enquête « Passage à la retraite des immigrés ». L’objectif est de saisir d’une part ces parcours dans des perspectives diachronique et synchronique par le truchement de la « temporalisation»[1], c’est-à-dire que « les personnes ont adopté une perspective biographique dans laquelle elles vivent et appréhendent leur existence non plus au jour le jour, mais comme un projet, une construction continue de leur identité au travers de l’ordonnancement réflexive de leur biographie » (Lalive d’Epinay, 2005, p.159). D’autre part, il répond à l’enchevêtrement complexe qui préexiste entre travail et retraite car ces deux derniers sont intimement liés tant par les valeurs instrumentales qu’expressives. C’est pourquoi, la retraite entendue comme situation de non-travail peut être aussi associée à des situations antérieures de vulnérabilité chez ces retraités. Finalement, déplacer la focale sur une population subsaharienne vieillissante permet de sortir des monographies classiques souvent rattachées à la grande dépendance biologique sanitaire ou psychologique du grand âge. Elle traduit aussi les points aveugles de la littérature avec les premières populations subsahariennes arrivant progressivement à la retraite et toujours enfermées dans les « prisons douces », dites « soft jails ». 

[1] Terme emprunté à M. Kolhi, 1986