NICOLAS Frédéric, INRAe

DORÉ Antoine, INRAe 

Titre : Travailler les vulnérabilités : les mondes de l’élevage face au loup

Mots clés : vulnérabilité ; prédation ; élevage ; dispositifs et stratégies de protection

Résumé : La réapparition officielle du loup en France au début des années 1990 crée un certain nombre de vulnérabilités dans le travail des gardiens de troupeaux et participe à la reconfiguration des territoires professionnels du pastoralisme. En effet, le développement des populations lupines se traduit par une pression croissante de prédation sur les troupeaux et les travailleurs : les attaques (violentes, sanglantes, sur des terrains escarpés, parfois dans des conditions météo difficiles), la surveillance constante (y compris la nuit) et la mise en place des moyens de protection (parcs, chiens, etc.) augmentent la pénibilité du travail et amplifient certains risques psychosociaux propres à ces métiers (stress, sentiment d’isolement, etc.) et à ces trajectoires (activités saisonnières, mal-logement, reconversions professionnelles, etc.) (Castel 1994). En même temps, la réapparition du loup contribue à reconfigurer les mondes du pastoralisme qui s’engagent dans une lutte de territoires (Abbott 1988) autour de la définition des usages sociaux légitimes de la montagne et de la nature avec d’autres groupes professionnels et mouvements sociaux. Ainsi, les acteurs de la profession se sont mobilisés pour faire valoir une prise en charge publique des vulnérabilités liées au loup : cette publicisation du problème lupin donne à voir une forme d’union sacrée des mondes de l’élevage face aux prédateurs, instaurant l’idée d’une condition vulnérable commune qui transcenderait un certain nombre d’inégalités d’exposition à la menace (liées tant à la configuration des systèmes techniques qu’aux statuts professionnels, au sexe, à l’âge, au niveau de formation, etc.). Cette communication propose de rendre compte d’une analyse socio-anthropologique des vulnérabilités pastorales induites, accentuées et/ou révélées par la présence des loups. Mais, au-delà de l’analyse des déterminants de la vulnérabilité et de la diversité de ses formes, nous chercherons à caractériser ce que les éleveurs et bergers font (individuellement et collectivement) de leurs vulnérabilités et, par là-même, ce que ces vulnérabilités produisent sur les mondes professionnels de l’élevage. En bref, nous chercherons à instruire la question des « vulnérabilités au travail » en nous concentrant sur le travail des vulnérabilités. A partir d’une enquête qualitative menée auprès d’éleveurs et de bergers du Sud-Est de la France (70 entretiens à ce jour), nous interrogeons la manière dont les vulnérabilités sont travaillées par les éleveurs et les bergers sur les scènes domestiques (famille et amis), professionnelles (organisations professionnelles et syndicales) et institutionnelles (Mutualité sociale agricole, services de l’Etat, etc.).Tout d’abord, nous montrons que les vulnérabilités liées au loup sont éprouvées dans les corps et les esprits des éleveurs et bergers confrontés à la prédation, ainsi que dans leur sphère intime et domestique. Ensuite, nous montrons que les vulnérabilités liées au loup contribuent à reconfigurer les rapports sociaux au sein du groupe professionnel mais aussi entre le groupe professionnel et les autres usagers de la montagne et de la nature. Enfin, nous soulignons l’importance des modalités de recours, non-recours et détournement des dispositifs institutionnels mis en place pour limiter la vulnérabilité de l’élevage face au loup.