PRIMERANO Julie, Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) - Gestion et Organisation pour la Santé et la Sécurité au Travail  (GOSST)

Titre : Les “cancers du travail” : vulnérabilités et subjectivités des “dominés”

Mots clés : cancers professionnels ; ouvriers ; subjectivités

Résumé : Si « les effets délétères du travail sur la santé des individus » sont relativement bien pensés pour certaines pathologies, les cancers restent souvent invisibilisés. Pourtant, les expositions professionnelles à des cancérogènes ne sont pas marginales : en 2010 en France, 2,25 millions de salariés étaient exposés à au moins un cancérogène au cours de leur activité professionnelle, soit plus de 10 % de la population active (Dares, 2013). De plus, ces expositions sont distribuées de telle sorte que les « cancers du travail » se donnent à lire comme un « stigmate physique de l’ordre social » (Fassin, 2000) : les ouvriers sont sur-représentés – une vulnérabilité statistique qui tranche avec la mythologie ouvrière du corps puissant - et plus généralement les travailleurs précaires (notamment les intérimaires et les sous-traitants : Thébaud-Mony, 2000 et 2008).  Nous proposons dans cette communication de parler non plus de vulnérabilités "au" travail mais "du" travail, le cancer professionnel étant généralement diagnostiqué après le passage en retraite. Cette perspective réaffirme que la vulnérabilité relève bien des configurations de travail et des parcours professionnels et non de l’individu, un écueil responsabilisant fréquent (Lhuillier, 2017). Aussi, nous proposons d’aborder la relation inverse, c’est-à-dire ce qu’un travail devenu délétère fait aux individus. Si les malades atteints d’un cancer attribué aux conditions de travail sont généralement peu revendicateurs, cette caractérisation de la maladie peut conduire à modeler les subjectivités, à repenser les identifications et in fine à conscientiser une vulnérabilité sociale. L’affirmation d’un cancer du travail, en effet, suscite souvent des discours sur le statut de subordonné, une situation économique modeste et un destin des corps commun aux anciens collègues d’un même site, voire d’un même bassin industriel. Nous conclurons en précisant qu’il ne s’agit pas de réduire le risque cancérogène au travail à certains groupes socioprofessionnels mais de penser ses effets spécifiques sur ceux-ci, au croisement des parcours professionnels, des trajectoires sociales et de santé. Cette proposition de communication s’appuie sur une thèse soutenue en novembre 2019 consacrée aux catégorisations et aux expériences des cancers du travail sur le territoire lorrain. L’enquête de terrain repose sur 53 entretiens avec différents acteurs impliqués dans la réparation des cancers professionnels (médecins, agents administratifs, acteurs associatifs et syndicaux, avocats, et en premier lieu, patients et leurs proches) et sur des observations menées dans différentes instances (centres de consultation de pathologies professionnelles à l’occasion de consultations ; comité régional de reconnaissance en maladie professionnelles ; permanences et AG associatives).