DAIN Antoine, Université Aix-Marseille - UMR 7317 LEST Laboratoire d'Economie Sociologie du Travail

Titre : Une « bonne » fatigue ? Représentations du travail artisanal et rapport à la pénibilité chez les néo-artisans

Mots clés : artisanat ; reconversions professionnelles ; bifurcations ; fatigue

Résumé : Les travaux sur l'artisanat ont mis en évidence la pénibilité physique qui caractérise souvent les métiers du secteur. Si cette pénibilité est parfois intériorisée comme un aspect normal du métier (Zarca, 1979), son impact sur la santé des artisans les encourage à convertir peu à peu leur « capital corporel » pour réorganiser leur activité et se libérer d'une partie des tâches les plus éprouvantes (Crasset, 2017). La mise à son compte, si elle permet de protéger sa santé physique, est toutefois source de pénibilité psychologique liée à l'emploi de salariés, charge dont se libèreraient les artisans qui le peuvent à l'approche de la retraite (ibid.). Ces formes de vulnérabilités dans le travail artisanal encourageraient certains artisans, contre le modèle de transmission de l'entreprise familiale, à convertir leur capital économique en capital culturel pour investir dans les études de leurs enfants et leur permettre ainsi une ascension sociale par la voie scolaire (Mazaud, 2013). Face à ces résultats, une tendance récente interroge : il s'agit de la mise en lumière de reconversions professionnelles de travailleurs très qualifiés dans des métiers artisanaux. À travers des portraits récurrents dans la presse, mais aussi des essais s'intéressant à ces trajectoires d'« intellectuels devenus artisans » (Decréau, 2015) ou des récits autobiographique de telles bifurcations (Craword, 2009 ; Lochmann, 2019), se dessine une apologie du travail manuel qui se trouve prolongée par des essais sociologiques (Sennett, 2010) ou socio-historiques (Jacquet, 2012). Toutefois, il ressort que ces récits véhiculent une vision idéalisée du travail artisanal qui, désincarnée (comme en témoigne la tendance à réduire le travail artisanal à un travail de la main) évacue ou euphémise la vulnérabilité corporelle. Après un retour critique sur ces représentations idéalisées du travail artisanal, notre communication montrera comment les reconvertis s'approprient ces représentations et se représentent leur propre vulnérabilité dans le travail. À partir d'entretiens menés auprès de travailleurs qualifiés reconvertis dans l'artisanat, nous montrerons que les ressources dont ils disposent, la manière d'envisager leur avenir professionnel et leur rapport au travail leur permettent de réinterpréter la pénibilité comme « bonne fatigue » (Loriol, 2000). Ainsi, notre communication s'inscrira dans la thématique du colloque selon deux modalités : en interrogeant la vulnérabilité professionnelle des artisans de métier, mis en concurrence avec de nouveaux travailleurs incarnant cet idéal artisanal et susceptibles de transformer le sens de l'activité ; et en soulevant la question de la transposabilité de la notion de vulnérabilité dans un métier donné, dès lors qu'elle dépend des caractéristiques des travailleurs qui en font (ou non) l'expérience.